Elisabeth Yerly, une marchande de bonheur

Rouge orange. A l’arrivée, il y a d’abord ces quelques roses offertes, au coin du bâtiment. Nous sommes à la fin de mai. Il fait lourd. Les grillons stridulent déjà et l’orage menace. Morlon est un village bien charmant. La rencontre d’aujourd’hui se fait à une table fribourgeoise renommée, l’Hôtel-Restaurant Le Gruyérien. Il porte bien son nom: du caractère, de la tradition, de la pérennité.

C’est la fin du service. Quelques murmures remontent encore de la terrasse, mais ils vont laisser la place à ce calme caractéristique de l’après-midi. Simple et posée, une dame traverse les salles pour rejoindre la cuisine. Voici Elisabeth Yerly, la patronne. La patronne? Le mot ne la définit pas. Il manque de délicatesse. Il lui reste quelques mains à serrer et une ou deux réservations à consigner avant de nous rejoindre. «Allons là-haut, nous serons tranquilles.» Sa voix est douce, elle porte une soixantaine merveilleuse.

«J’ai été aidée par une équipe formidable»

Ses lectures et son travail personnel y sont sûrement pour quelque chose. Elle a relevé, d’ailleurs, de multiples défis, dont un de taille: son mari, Pierre, malade, s’en est allé en mars 2016. Elisabeth a dû faire face à l’absence et reprendre la gérance de l’établissement, hérité de sa belle-famille. «J’ai été aidée par tous et par une équipe formidable. Nous tirons à la même corde. Seule, je ne peux pas tenir.» Elle obtient sa patente avec des cours raccourcis, faisant valoir son expérience. «Ils ont été prévenants.»

Il faut l’avouer, au départ, le commerce, ce n’était pas vraiment son truc. Sa maman, gérante d’une épicerie, y avait consacré beaucoup de temps. Même si elle y a appris le sens de la responsabilité personnelle, jeune fille, elle s’était juré: «Pas un commerçant, surtout pas, et puis plutôt blond, grand avec de beaux yeux bleus.» Mais la vie joue des tours aux petites filles rêveuses. Elle lui envoie tout le contraire: un restaurateur pas très grand, aux yeux verts, pas blond pour un sou.

«Les premières quinze années ont été difficiles»

«Les premières quinze années ont été difficiles, je ne trouvais pas ma place.» Les trois enfants du couple, Serge, Yves et Jean, naissent dans cette maison qui est celle de sa belle-famille. Et puis un mariage reste toujours un mariage, il y a le meilleur et le pire. Heureusement qu’ il y a eu ce déclic, lors d’un week-end de développement personnel organisé dans le restaurant. «Il fallait décrire le désir de notre âme. Au début, je ne le trouvais pas. Finalement, j’ai compris: être marchande de bonheur. C’était d’ailleurs ce que je faisais déjà, sans le savoir. » Au lieu d’essayer de devenir quelqu’un d’autre, elle offrirait juste ce qu’elle est. Ce fut un grand soulagement.

Depuis, le restaurant est le lieu de son épanouissement. Amoureuse des gens et de la gastronomie, on sent en elle ce profond désir de faire toujours mieux. Désormais, elle s’emploie à trouver du plaisir à chaque pas, à s’entourer pour travailler avec bonheur. Pour preuve, la nouvelle carte créée en toute complicité avec une agence de graphisme. Du papier doux, des motifs, des couleurs, de la féminité. «Je m’autorise à y mettre de moi-même.»

«Peu de choses ont de l’importance, sauf cet instant»

Lorsqu’on lui demande ce qu’il faudrait anticiper face au décès, elle répond: «Mon mari était malade mais vivant. Je ne pouvais pas préparer sa mort! La seule chose que nous aurions voulu améliorer, c’est le fait de prendre du temps pour affûter la scie, soit pour nous former, rencontrer des collègues, apprendre de nouvelles choses. Nous voulions tellement «être là», que nous vivions dans une forme impérative de «montrer l’exemple». Aujourd’hui, j’aspire à plus de souplesse.» Petite, assise au pied de fourmilières, elle se mettait à la place des insectes. «Et si nous n’étions que des fourmis?» Il faut relativiser. C’est peut-être ce qu’Elisabeth retire de ces années, l’art du recul. «Peu de choses ont vraiment de l’importance, sauf cet instant, qu’il faut vivre de son mieux.»

L’orage a fini par éclater, violent. Dans la grande salle sombre, on ne l’a même pas entendu. Mais peu importe les orages. Elisabeth sait qu’au final, elle en tirera quelque chose. Elle se presse alors de préciser: «Il sera merveilleux, le quelque chose.»

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