Idiot celui qui respecte les règles

Dans les années ‘50, le philosophe des médias canadien Herbert Marshall McLuhan, souvent incompris, avait annoncé l’effondrement à moyen terme des Etats sous leur forme actuelle. Certes, son argumentation était particulière: il affirmait en effet que la prolifération des nouveaux médias entraînerait la dévalorisation des papiers imprimés et, par conséquent, l’affaiblissement de l’Etat tel qu’on le connaissait.

Il est encore trop tôt pour en juger, mais la multitude d’Etats déchus ainsi que la montée des mouvements séparatistes portent à croire que le philosophe canadien avait peut-être raison. Les innovations de notre époque, comme les cryptomonnaies et la «blockchain», qui permettent des relations contractuelles sans tierces parties telles que les juristes ou les banques, semblent également indiquer la caducité de l’Etat et de son exigence administrative. Il paraît évident que Marshall McLuhan a vu juste quant à l’influence des nouveaux médias sur l’importance de l’impression: aujourd’hui, il suffit pour cela de considérer le nombre de formulaires qui peuvent être remplis via un smartphone. D’autres phénomènes, notamment dans l’hôtellerie-restauration, laissent également entrevoir un dysfonctionnement au niveau de l’Etat.

«La situation devient problématique lorsque nos règles ne sont pas connues, lorsqu’elles sont incomprises ou qu’elles ne sont pas acceptées ni appliquées – que ce soit en matière de conventions collectives nationales de travail, de techniques relatives aux produits alimentaires, de prescriptions de protection contre le feu ou toutes autres directives», avait déclaré, il y a près d’un an, Urs Graf, maire d’Interlaken, parlementaire cantonal bernois et juriste (GJ49/2016). Il faisait référence au manque de qualification dans la branche de l’hôtellerie-restauration. Même s’il admettait des différences culturelles et politiques quant à l’acceptation des règles, notamment dans le contexte extrêmement internationalisé d’Interlaken avec ses divers partis politiques et ses multiples traditions culinaires, «notre but doit être que les mêmes règles vaillent pour tout le monde», expliquait Urs Graf.

Il y a deux générations, Marshall McLuhan avait aussi noté le discrédit des textes écrits. Il est à craindre que l’étendue du phénomène auquel faisait référence le maire d’Interlaken passe inaperçue. Or, il s’agit d’un fait qui vient confirmer la thèse du déclin des Etats avancée par le philosophe et qui devrait préoccuper non seulement le peuple et les politiciens, mais également les entreprises. «Assurer le respect des règles communes, qui constituent l’une des raisons de la réussite de notre pays, reste une tâche politique prioritaire», rappelait Urs Graf: «Sinon les idiots seraient ceux qui respectent les règles. Ainsi, les entreprises et le pays finiraient par s’effondrer.»

Au vu des priorités médiatiques, politiques et économiques actuelles, le maire d’Interlaken semble prêcher ses avertissements dans la solitude d’un désert. Mais il n’est pas complètement seul: «Il apparaît difficile, dans un contexte si agité, de mettre en place des approches différenciées et constructives. C’est regrettable, car une action réfléchie et consolidée est primordiale en politique», avait aussi dit Brigitte Häberli-Koller, conseillère aux Etats du canton de Thurgovie, à GastroJournal (GJ36/2016).

«La conscience de l’importance de nos institutions semble se perdre», expliquait-elle, faisant ainsi écho à son collègue bernois. Selon la conseillère aux Etats thurgovienne, le manque de conscience est «d’autant plus inquiétant que nos institutions contribuent de manière au succès du modèle suisse et ne peuvent fonctionner que si les citoyennes et les citoyens se sentent responsables.»

L’avertissement de la conseillère aux Etats devrait également être pris au sérieux: il s’agit d’une crise profonde de notre société qui se révèle à double tranchant. Ce qui, avec le slogan «Plus de liberté, moins d’Etat», représentait une solution bourgeoise, il y a quelques décennies, apporta non seulement une vague de libéralisation, mais ébranla surtout profondément la conscience civique.

L’hôtellerie-restauration a d’ailleurs évidemment fortement marqué cette conscience civique: depuis toujours, on se réunissait dans les auberges pour discuter, négocier et conclure des contrats. A partir du 17ème siècle et jusqu’au milieu du 19ème, on y esquissa, on y conçut et mit en place l’Etat moderne. Il est aussi révélateur que, jusqu’au début du 20ème siècle, grand nombre de parlementaires étaient issus de la branche (à lire sur www.gastrojournal.ch). Un illustre exemple en est Ulrich Ochsenbein, fils d’aubergiste de Nidau, qui fut l’un des initiateurs de la Constitution fédérale de 1848 et membre du premier Conseil fédéral.

Force est de constater que non seulement l’hôtellerie-restauration n’est plus représentée sous la coupole fédérale, mais l’artisanat et le commerce en ont aussi disparu (à lire aussi sur www.gastrojournal.ch). Depuis lors, les règles qui y sont élaborées ne sont plus applicables dans la pratique – et tout le monde le sait: les politiciens, les chefs de cuisine et leurs apprentis. Mais, évidemment, rares sont ceux qui osent le dire franchement, comme l’a fait dernièrement le Club Alpin Suisse (CAS): «Il est illusoire d’espérer pouvoir respecter toutes les dispositions de la CCNT», a annoncé le CAS cet été au sujet de ses cabanes.

Et parce que des problèmes de cette ampleur exigeraient des mesures trop importantes, certains organes étatiques préfèrent se perdre en futilités. On le voit également lorsque sont introduites d’étranges règles d’application de la TVA ou lorsque les services chargés des contrôles des denrées alimentaires cherchent des poux aux professionnels en cuisine pendant que des campagnes contre le gaspillage alimentaire des produits périmés sont menées dans la rue.

 

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Au Conseil national, 68 membres sont juristes, 17 sont agriculteurs et 1 seul provient du domaine de la gastronomie.

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CE QUE LES POLITICIENS ONT APPRIS
Au Conseil national et au Conseil des Etats, le droit est le domaine le plus représenté, avec 68 juristes – en raison de changements manquant certains sièges.

Les professions les plus populaires

 

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