«La maison de Charlie Chaplin est encore vivante»

Depuis son ouverture en avril 2016, le Chaplin’s World By Grévin a accueilli près de 700 000 visiteurs. Le Manoir de Ban situé à Corsier-sur-Vevey au bord du lac Léman est la dernière demeure de Charlie Chaplin. Le site, doté d’un studio hollywoodien pour présenter l’œuvre du célèbre comédien et cinéaste, est unique. Il a d’ailleurs été élu «meilleur musée d’Europe 2018» par l’Académie Européenne des Musées.

Jean-Pierre Pigeon est à la tête de ce musée. Bernois du côté de sa mère et Québécois du côté de son père, le directeur général a effectué l’essentiel de sa carrière dans l’événementiel au Québec et en Suisse. Avec sa vision venue d’Outre-Atlantique et le sympathique franc-parler qui va avec, Jean-Pierre Pigeon nous explique ce qui fait l’originalité de ce site touristique.

GastroJournal: Quelle est votre tâche au sein de Chaplin's World? 
Jean-Pierre Pigeon: Je ne suis pas un conservateur mais son directeur général. Je m’occupe de la gestion globale et particulièrement de la satisfaction des visiteurs. La famille Chaplin est très présente au niveau décisionnel. Tout ce que l’on crée ici doit être validé par elle, que ce soit un produit ou un partenariat. C’est une caution très importante pour nous.

«Les locaux sont nos meilleurs ambassadeurs»

Un peu plus de deux ans après son ouverture, comment se porte le musée? 
Cela se passe très bien. Nous suivons parfaitement le business plan, qui prévoyait une forte fréquentation du site à son ouverture grâce à l’effet de nouveauté puis un tassement progressif. Nous n’y sommes pas encore, mais pour un tel lieu, l’année qui fera référence sera la quatrième. C’est un produit qui prend du temps à pérenniser. Comme du bon pain, il faut le laisser lever un certain temps pour que le résultat soit à la hauteur des attentes. Nous ne sommes pas une sorte d’attraction comme Disneyland qui, par sa seule renommée, a la force de favoriser les déplacements. Ici, les gens choisissent d’abord de venir dans la région puis les lieux qu’ils vont visiter. Nous devons les capter lorsqu’ils sont là. Et souvent, les locaux sont nos meilleurs ambassadeurs. Ce sont eux qu’il faut d’abord réussir à séduire pour que le bouche-à-oreille fasse son travail.

Qu’est-ce que ce lieu a de différent ou de plus que d’autres lieux? 
Charlie Chaplin faisait de l’art populaire, qui ne s’adressait pas à une élite. C’était un homme qui était proche du peuple. Comme ils étaient muets, ses films pouvaient être diffusés partout dans le monde et vus par tout un chacun. C’était en quelque sorte du cinéma de masse avant l’heure. Ses films comportaient toujours un premier et un second degré et l’approche scénographique du musée reproduit ces deux axes. Nous avons d’ailleurs décidé d’appeler le site Chaplin’s World pour montrer que l’on entre dans l’univers personnel et professionnel de ce grand comédien.

Comment est-ce que cela se traduit concrètement?
Dans le Manoir, on s’est servi des pièces les plus parlantes comme le bureau, le salon ou la salle à manger pour décrire l’homme dans le privé. Dans l’une des pièces, nous montrons des extraits des voyages de Charlie Chaplin. C’est une manière pour nous de créer des liens avec les visiteurs qui viennent du monde entier et qui se disent qu’il est aussi venu chez eux. Dans le Studio, l’objectif était de recréer son univers cinématographique. Le film d’ouverture retrace très bien cette expérience et sa vie d’une manière très succincte et abordable pour le visiteur qui ne le connaît pas. Le Studio présente aussi la pauvreté des débuts de Charlie Chaplin, son attrait pour le monde du cirque et l’influence qu’il a eue sur des artistes comme Michael Jackson ou Federico Fellini.

Comment ses idées sont-elles nées? 
Tout est parti des enfants de Charlie Chaplin. Leur souhait était que le site ne devienne pas un mausolée. Ils pensaient tous que leur père n’aurait pas voulu un lieu où l’on vienne se recueillir. Cela a donné une vraie impulsion pour faire autre chose, découvrir l’homme derrière le personnage. Donc ouvrir sa maison au public et laisser accès à ses archives, ses films ou ses affaires personnelles donne vraiment l’impression que la famille est présente. Pour moi, la maison est encore très vivante et c’est cela qui fait peut-être la différence avec d’autres musées.

Un bon musée c’est quoi selon vous? 
C’est la diversité des musées qui font leur richesse. Même les plus microscopiques peuvent être extraordinaires. Nous avons la chance en Suisse d’avoir environ 1100 musées de toutes tailles et sujets, cela est aussi un reflet de notre société ouverte à la diversité culturelle. Le Chaplin’s World a déjà accueilli plus de 176 nationalités.

«Notre personnel doit être ouvert, souple et à même de s’adapter»

Que faut-il faire pour séduire tous ces publics? 
Heureusement, avec Charlot et ses films muets, la barrière de la langue n’est pas un problème. Nous avons tout de même créé une application disponible en onze langues que les visiteurs peuvent télécharger sur leurs téléphones. L’accueil est forcément très important. Notre personnel doit être ouvert, souple, à même de s’adapter à des cultures différentes.

L’intérêt ne va-t-il pas retomber après quelques années? 
Je ne crois pas. Charlie Chaplin reste et restera une référence. Je prends toujours Graceland, la résidence ayant appartenu au chanteur Elvis Presley à Memphis, comme exemple. Cela fait 35 ans que le site attire 650 000 personnes en moyenne par année.

«Une région touristique, c’est comme une équipe de foot»

Va-t-il y avoir des évolutions? 
Oui, nous allons davantage organiser d’événements ces prochaines années, en particulier des expositions temporaires, des manifestations et de la médiation culturelle. Notre première exposition temporaire aura d’ailleurs lieu en février et mettra en avant le travail du photographe particulier de la famille Chaplin, Yves Debraine.

Comment fonctionnez-vous avec les autres acteurs touristiques de la région? 
Une région touristique, c’est comme une équipe de foot. Nous avons un but commun qui est de faire venir des touristes dans notre région. Nous sommes attractifs pour une certaine catégorie de voyageurs, donc nous devons proposer des produits de qualité qui leur plaisent. Pour moi, nous ne sommes pas en compétition avec d’autres sites touristiques. Au contraire, chacun possède son propre produit et nous devons travailler conjointement pour mettre en valeur cette très belle région.

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