Le climat demande de s’adapter

Le tourisme est très étroitement concerné par les dérèglements climatiques qui touchent la planète. Une situation qui devrait encore s’amplifier à l’avenir. Christophe Clivaz est professeur à l’Institut de géographie et durabilité de l’Université de Lausanne. Ses travaux actuels se focalisent sur les questions de gouvernance des lieux touristiques et sur l’analyse comparée des politiques de développement touristique. Il aborde la question du réchauffement global et de ses conséquences dans son dernier ouvrage, «Tourisme d’hiver: le défi climatique», paru en 2015. Entre conseils et mises en garde, le Valaisan nous parle des risques liés aux humeurs changeantes du climat, mais aussi des opportunités que celles-ci peuvent avoir en termes touristiques.

«Le réchauffement climatique est deux fois plus ­rapide dans notre pays»

GastroJournal: Dans quelle mesure le climat se réchauffe-t-il, selon vous?
Christophe Clivaz:
Les dernières études menées sur le sujet, notamment celle du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), montrent que le réchauffement de la planète est en train de s’accélérer et que l’objectif de limiter la hausse globale des températures de 1,5 à 2°C s’avère très compromis. 

Quelle est la situation en Suisse?
Le réchauffement climatique est deux fois plus rapide dans notre pays que dans le reste du globe. Ceci s’explique en partie par le relief du pays: le climat de la région alpine est caractérisé par un haut niveau de complexité dû à l’interaction entre les montagnes et la circulation de l’atmosphère. Par rapport au milieu du 19e siècle, la température moyenne en Suisse a augmenté de 1,75°C. Et cela ne va pas s’arrêter-là. Reto Knutti, professeur à l’Institut de l’atmosphère et du climat de l’ETH Zurich, et coauteur de deux rapports du GIEC, le confirme. Selon lui, dans les derniers scénarios pour la Suisse, un réchauffement de 2,5 à 4,5°C est attendu d’ici les années 2050. Ce qui va entraîner bien sûr de profonds bouleversements.

Vous n’hésitez pas à dire que le tourisme est en partie responsable de cette situation…
Oui, absolument. C’est un secteur qui est fortement émetteur de gaz à effet de serre. Avec le transport aérien et l’usage de la voiture en tête, la plus grosse partie de l’empreinte carbone liée au tourisme est due aux transports. Et cela ne va que se renforcer si l’on ne fait rien, car le secteur du tourisme est en augmentation et les vols se multiplient. Les avions sont de plus en plus efficaces et consomment moins, mais aucune véritable technologie qui permettrait de se passer du pétrole ne semble émerger à court terme. Selon moi, l’enjeu environnemental n’est absolument pas pris en compte dans le domaine de l’aviation. On peut même parler de distorsion de concurrence par rapport au rail, car il n’y a pas de TVA sur les billets internationaux ni de taxe sur le kérosène. C’est un secteur qui est privilégié par rapport aux autres, ce qui est à mon avis contradictoire avec une vraie politique climatique.

«L’accès aux destinations touristiques peut être entravé»

Vous dites d’un autre côté que le tourisme est aussi une victime de ces changements climatiques.
Oui, car les territoires sont fortement impactés par ces bouleversements. Dans certaines zones littorales, comme dans le sud de l’Angleterre ou plus loin en Floride, les plages reculent et sont avalées par la mer, de même que les habitations à proximité. En montagne, la limite pluie-neige varie fortement et nécessite des adaptations. L’augmentation des risques naturels et des événements extrêmes, comme des inondations et des glissements de terrain, sont plus fréquents. Le retrait des glaciers rend par ailleurs certains itinéraires alpins problématiques tout en rendant les paysages moins attractifs. D’une manière générale, l’accès aux destinations touristiques peut être entravé ce qui nécessite que les voies de communication soient protégées et que de gros ouvrages pour éviter les chutes de pierres soient menés, avec les coûts importants qui vont avec.

La question du niveau d’enneigement est aussi sur toutes les lèvres…
Plusieurs facteurs sont à prendre en compte. Il y a non seulement l’enneigement qui régresse, mais aussi le marché qui est en recul. En Suisse, on a perdu 25% de journées-skieurs en dix ans. Tout le monde essaie de continuer cette activité, en investissant notamment dans l’enneigement mécanique, alors que selon moi, un certain nombre de domaines skiables situés en dessous de 1500 mètres d’altitude vont devoir fermer leur porte ou s’orienter vers d’autres activités que le ski. Pour ces derniers, l’enjeu est justement de ne plus se considérer uniquement comme des stations de ski. Aujourd’hui, les remontées mécaniques peuvent fonctionner toute l’année pour proposer d’autres activités en montagne.

Le changement climatique peut-il ainsi être une opportunité pour le tourisme? 
Malgré les menaces, l’évolution du climat peut favoriser de nouvelles pratiques. Les mois de septembre et d’octobre sont les mois où il pleut le moins en Suisse et cette période est encore peu exploitée en termes touristiques. Avec le réchauffement, elle sera encore plus agréable et les acteurs peuvent en profiter. Par ailleurs, grâce à la fraîcheur qui y règne, la montagne, va gagner en attractivité l’été par rapport notamment aux stations balnéaires.

Comment les professionnels de la branche doivent-ils s’adapter aux changements qui s’opèrent? 
Les entreprises et les acteurs  doivent inclure la dimension climatique dans leur stratégie et leur business plan. Cela reste néanmoins difficile, car une bonne partie d’entre eux sont sous pression. En montagne, le tourisme n’est pas un secteur très florissant et les réflexions sont menées d’années en années et pas sur le long terme. En cas de manque de neige par exemple, il faudrait avoir un plan B prévu plusieurs mois à l’avance. S’il n’y a pas de neige, tout le monde est ainsi prêt à réagir.

Quel genre de plan B?
A Noël, par exemple, on sait que beaucoup de visiteurs seront présents. Si la moitié du domaine n’est pas ouverte, il faut réfléchir à proposer des animations et d’autres activités, comme des expositions, des animations indoor ou de l’œnotourisme. Mais ce n’est pas quelque chose que l’on bricole dix jours avant, lorsqu’on est sûr qu’il n’y aura pas de neige. Cela doit vraiment être anticipé. D’une manière générale, il faut se diversifier et trouver des activités qui sont moins dépendantes de la neige.

«Il faut trouver des activités qui sont moins dépendantes de la neige»

Comment le tourisme peut-il ajouter sa pierre à l’édifice de la lutte contre le réchauffement climatique?
 Les acteurs locaux peuvent agir à petite échelle, notamment en favorisant les transports publics et la mobilité douce. La rénovation énergétique du parc immobilier, notamment des résidences secondaires, serait aussi souhaitable. Et surtout il faudrait internaliser les coûts externes du transport aérien en introduisant une taxe sur le kérosène.

Quels sont, selon vous, les exemples de bonnes pratiques?
Moléson est un exemple souvent cité. Les remontées mécaniques mènent depuis plusieurs années une diversification de leur offre touristique, ciblée sur la période estivale. Et cela paie, car aujourd’hui le chiffre d’affaires est plus élevé l’été que l’hiver. Au Tessin, sur le Monte Tamaro, le domaine skiable n’est aujourd’hui ouvert plus que l’été. Les responsables ont créé une sorte de parc d’attractions avec une luge d’été ainsi qu’une chapelle signée Mario Botta. A Nax, le Maya Boutique Hotel met en avant son côté écologique avec sa construction en paille et ses panneaux solaires qui fournissent l’électricité. En outre, cet hôtel a lancé il y a quelques années, le projet Green Mobility qui permet aux hôteliers du Val d’Hérens de proposer à leurs clients de se déplacer en voitures électriques.

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