Le défi des femmes

«Le plus étonnant reste le moment où un client demande à parler au patron, en ne vous regardant même pas», explique Fatima Ribeiro, 48 ans, dont le restaurant Le Fraisier bat son plein tous les midis, au centre-ville de Lausanne. «Je l’ai ouvert par défi personnel, entre l’envie de contact humain, la passion et la fierté de défendre mon propre point de vue.» Tant d’éléments qui sont évidemment nécessaires si l’on veut ouvrir un établissement en Suisse romande. «Mais j’ai aussi eu l’impression de devoir faire davantage mes preuves que les hommes de mon métier pour être crédible», explique-t-elle, sourire aux lèvres.

Anne Pittet, 42 ans, à la tête du Café de Grancy, du Saint Pierre et de la Brasserie de Montbenon, a un avis moins tranché. «Mon genre ne m’a pas semblé être un handicap. Peut-être que dans une certaine idée de la restauration à l’ancienne, chez des personnes un peu âgées, il existe cette logique que le patron a un restaurant, et une femme, qui est la femme du patron. Mais désormais, avec l’expérience, c’est fini.» Patronne, avec Christophe Roduit, de trois établissements devenus de véritables institutions lausannoises, Anne Pittet raconte qu’elle était née pour ça: «Le matin, je passais devant des bistrots, où de jeunes femmes déposaient des cendriers sur les tables, et je me disais que c’était ça que je voulais faire». C’est ainsi qu’Anne Pittet explique pourquoi, à 29 ans, elle a voulu ouvrir son premier restaurant à Lausanne. «J’étais dans une période professionnelle qui ne m’emballait guère, entre la fin d’études de lettres et des remplacements dans des écoles. Mon côté social, sociable, et festif me poussait toujours vers la restauration. Depuis que j’en ai le droit, j’ai travaillé dans des bars. Alors, à 29 ans, j’ai pris la décision d’ouvrir un café-restaurant à moi. Mais pas seule.» Elle se tourne vers Christophe Roduit, son complice de toujours, alors guitariste et livreur à Pizza Hut, et ensemble, ils ouvrent le Café de Grancy, devenu depuis une véritable institution lausannoise. «Je préfère l’échange d’idées, le côté association et complémentarité. Ouvrir seule n’était pas une option.»

Coline de Senarclens s’est, elle, décidée à reprendre pendant deux ans la gérance du Château Carton, un bar genevois, à la suite de son père. En 2004, elle n’avait que 20 ans. «Il s’agissait d’une entreprise familiale, donc l’accueil a été bon. Mais mon statut de femme conjugué à mon jeune âge ont parfois fait qu’il a été compliqué d’être prise au sérieux par les partenaires.»

En Suisse romande, selon une estimation de GastroVaud, GastroJura et GastroNeuchâtel, contactés par nos soins, les femmes représenteraient environ 25% des aspirantes à la licence d’établissement, et elles seraient encore moins nombreuses à concrétiser leur envie d’ouvrir un établissement. Fanny, 23 ans, étudiante à l’Ecole Hôtelière de Lausanne, confie que «convaincre une banque de m’accorder de l’argent ne sera pas une mince affaire; seule, il faut prouver qu’on a de réelles compétences derrière nous, qu’on est assez solide pour tenir un commerce, diriger une équipe. Encore aujourd’hui, dans l’imaginaire collectif, les femmes semblent plus fragiles, moins stables. C’est un frein important lorsqu’on veut se lancer, puisque même les institutions nous font moins confiance.»

Contacté, Credit Suisse affirme ne faire aucune distinction de genre en ce qui concerne les prêts aux professionnels souhaitant monter leur entreprise. Quant à UBS, la banque a refusé de répondre à nos questions.

Les institutions, sont-elles les seules frileuses face aux femmes dirigeantes? «Il existe parfois une réserve des clients aux premiers abords», déclare Fatima. «Ensuite, comme n’importe où, s’ils voient que le travail est bien effectué, ils font confiance. Il y a même une certaine solidarité de la clientèle féminine.» Les fournisseurs, comme le remarque Anne, «demandaient parfois si j’étais la femme de Christophe Roduit, et s’étonnaient que non. Mais maintenant que ma position est établie, il n’y a plus ce genre de questions.» Fatima raconte une anecdote où, de retour d’Aligro, un chauffeur demande «si Monsieur est malade, pour que Madame aille seule faire les courses pour le restaurant». Dans ces cas-là, elle explique posément sa situation et tous admirent son engagement.

Et les confrères? Coline de Senarclens revient sur son expérience de gérante à Château Carton, à Genève: «J’étais jeune, j’avais peu d’expérience et j’étais une femme. Certains faisaient de la transmission d’expérience, d’autres semblaient plus intéressés à me déstabiliser.»

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