Se distancer du modèle actuel

Johanne Stettler Philippe Lathion mise sur un nouveau modèle d’investissement. Touché par de multiples facteurs, le tourisme alpin est à la peine. En freinant la construction de résidences secondaires, la Lex Weber a remis en question de nombreux modèles touristiques en Valais, imposant de nouvelles réflexions. C’est dans ce contexte morose que l’investisseur et expert-comptable Philippe Lathion, originaire de Nendaz, introduit un nouveau modèle d’investissement. Aujourd’hui, celui qui a présidé la société de remontées mécaniques de Télénendaz durant vingt ans, est à la tête d’une future chaîne d’hébergements: le Swiss Moutain Resort. Les premiers projets lancés par le fonds d’investissement qu’il a créé en 2014 arrivent à bout touchant. Une première résidence touristique ouvrira ses portes en décembre, à Vercorin. L’an prochain, deux autres complexes suivront, à Zinal. En outre, le fonds «Mountain Resort Real Estate Fund SICAV» a récemment racheté

«Le propriétaire n’a pas les mêmes besoins qu’un vacancier»

un complexe de vacances existant à Brigels, dans les Grisons, et prévoit d’investir dans de futures constructions en Valais, dans les Alpes vaudoises, les Grisons et l’Oberland bernois. Rencontre avec un homme à la vision avant-gardiste, dont la philosophie, qu’on y adhère ou pas, mérite d’être exposée.

GastroJournal: Comment se présente la situation touristique en Suisse?
Philippe Lathion: Globalement, nous devons constater, depuis une vingtaine d’années, un très net recul des nuitées, alors que dans le même temps, chez nos voisins ce nombre est resté stable et a même progressé. Nous attribuons généralement cette baisse au franc fort. Pourtant, ce n’est pas un phénomène qui a commencé il y a vingt ans, mais il y a cinq ans seulement. Tout mettre sur le dos du réchauffement climatique ou du vieillissement de la population n’est pas non plus correct, car les conditions sont les mêmes en France ou en Autriche, par exemple.

Alors, qu’est-ce qui coince en Suisse?
Nous avons construit beaucoup de résidences secondaires pour des propriétaires et pas assez de lits touristiques «structurés et organisés» pour accueillir des vacanciers. Du coup, la plupart des lits à disposition sont en fait des résidences secondaires prêtées par des propriétaires, non standardisées et éparpillées dans une station. Or un ensemble disparate d’établissements ne doit pas être confondu avec un complexe touristique organisé comme un village de vacances, une résidence de tourisme ou un hôtel, parce que le propriétaire n’a pas les mêmes besoins qu’un vacancier. Le premier connaît déjà la destination. Chaque année, comme il s’installe pour la saison, ce n’est pas un problème pour lui d’aller chercher son forfait de ski aux remontées mécaniques ou d’aller faire ses courses. Le deuxième, en revanche, n’a qu’une semaine pour découvrir l’offre de la destination. Il ne doit donc pas perdre une journée pour acquérir son forfait de ski, inscrire ses enfants à l’école de ski, louer du matériel et remplir son frigo. Son séjour doit lui être organisé de A à Z, et c’est précisément ce que permet un complexe touristique, doté d’une réception offrant une multitude d’autres services. Notre modèle touristique souffre donc d’un problème structurel (trop de lits froids ou pas assez de lits chaud) et surtout d’un problème organisationnel au niveau de l’accueil du client.

La mise en place de la Lex Weber va donc dans le bon sens… Faire cohabiter les propriétaires de logements avec les vacanciers est un problème qui touche tous les pays. Chacun trouve cependant des solutions. L’Autriche a ainsi instauré une limitation il y a des années et possède aujourd’hui moins de 10% de résidences secondaires. De son côté, la France a essayé de favoriser

«La clientèle que nous visons est familiale et ne fait pas concurrence à l’hôtel»

les résidences de tourisme plutôt que d’interdire les résidences secondaires. Toujours est-il qu’il faut avoir les deux. Aujourd’hui, le Valais possède beaucoup de résidences secondaires. La Lex Weber, à tort ou à raison, a initié un correctif. Cela accélère une réflexion que l’on aurait déjà dû avoir il y a longtemps, qui est de créer des hébergements qui permettent d’offrir des prestations correctes aux vacanciers.

Quelle est la solution pour répondre à la demande?
Il faut favoriser les offres hôtelières ou les résidences de tourisme. Ces dernières sont principalement destinées aux familles. Des appartements complètement équipés sont regroupés dans une même structure avec un certain nombre de services communs à disposition.

C’est donc ce que vous êtes en train de mettre en place?
Oui, mais nous n’inventons rien. En Autriche, des complexes hôteliers qui couplent location de chambres et d’appartements existent depuis longtemps. Les Français sont un peu tombés dans le gigantisme, avec la construction de gros immeubles de vacances. Quant à moi, je veux créer une chaîne de logements de vacances à travers l’arc alpin suisse d’environ 500 lits par complexe. Cette taille est nécessaire pour rentabiliser les structures communes, comme la réception.

Comment être sûr que ce modèle séduira?
Il y a une forte demande de la part des tours opérateurs. Je table en outre sur le fait que si les touristes de la classe moyenne suisse et européenne peuvent bénéficier d’un service complet compris dans le prix d’une semaine de location, ils seront preneurs.

C’est forcément une concurrence pour l’hôtellerie…
Non, car la clientèle que nous visons est familiale. Cette demande ne fait pas concurrence à l’hôtel, qui est en général plus cher, mieux adapté aux séjours courts, aux couples ou aux voyageurs seuls. D’ailleurs, de nombreuses personnes privilégient les résidences de tourisme durant quelques années, puis, dès que leurs enfants sont grands, optent pour un établissement hôtelier.

N’aurait-on pas plutôt dû rénover les hôtels déjà en place?
Rénover coûte plus cher que construire. Il faudrait lancer un vaste programme de rachats de résidences secondaires obsolètes. Cela permettrait à ceux qui souhaitent construire ou rénover des hôtels d’en reprendre une série, de les rénover, puis de les vendre avec une marge leur permettant de constituer les fonds propres nécessaires pour construire ou rénover des hôtels. Ainsi, le volume global de résidences secondaires ne serait pas augmenté et de nouveaux hôtels verraient le jour.

Vos premiers projets sont réalisés en Valais, mais vous ne vous arrêtez pas là. Est-ce que cela signifie que votre concept est valable dans tout le pays?
Auparavant, j’imaginais que nous, les Valaisans, étions les mauvais élèves de la Suisse, car nous avions construit de nombreuses résidences secondaires. Mais, à la fin, le problème se ressent partout. Les destinations moins connues y sont principalement confrontées. Il y a beaucoup de propriétaires et peu de lits permettant d’accueillir un grand nombre de vacanciers.

Quelles sont les organisations qui investissent dans vos projets?
Ce sont majoritairement des caisses de pension. Ces sociétés ont des visions à long terme. Elles cherchent plutôt un rendement régulier, ce qu’elles peuvent trouver dans la branche touristique.

Et le bénéfice pour l’économie locale?
Lors de la construction des bâtiments, le travail est essentiellement confié à des entreprises du cru. Nous prévoyons aussi d’enregistrer 70 000 nuitées par année pour le complexe de Vercorin, par exemple. Lorsque l’on sait qu’un client dépense au minimum 100 francs par jour… Ce seront donc 7 millions de francs qui retomberont dans les caisses de la destination. Par ailleurs, les prestataires touristiques auront toujours de nouveaux clients qui participeront à leurs activités.

Vous vous voyez comme un sauveur du tourisme helvétique?
Absolument pas. C’est l’aspect entrepreneurial qui m’intéresse. J’ai envie d’aller au bout d’une idée qui me passionne. Pour véritablement sauver le tourisme, il faudrait arrêter de se jalouser et de se concurrencer à l’interne, alors que la vraie concurrence vient aujourd’hui de l’extérieur, comme des offres à 49 euros pour partir à Barcelone avec Easyjet. Il faudrait que l’on soit beaucoup plus solidaire et que l’on travaille ensemble. De leur côté, les politiques devraient mettre en place les conditions-cadres pour aider le tourisme. Le fédéralisme a un inconvénient: la lenteur. Les changements sont ainsi souvent freinés. Nous croulons également sous les réglementations. Si un Autrichien demande un permis de construire pour un hôtel à 2700 mètres d’altitude, il l’obtiendra. Nous, nous n’y parviendrons jamais.

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